La Catalogne féodale Hommage à Pierre Bonnassie

يوسف نكادي Youssef Ngadi

La Catalogne féodale

Hommage à Pierre Bonnassie

Le 14 mars 2005 Pierre Bonnassie nous a quitté. Sept années se sont écoulées, durant lesquelles ses étudiants et les chercheurs qui s’intéressent à l’histoire médiévale ne cessent de penser à cet homme et savant connu par sa modestie, la clarté de ses points de vue et la largesse de ses connaissances.
La recherche relative aux structures sociales de la France méridionale, de l’Espagne chrétienne et de l’Italie lui doit beaucoup. En effet, elle connaît depuis la publication de sa magistrale thèse sur la Catalogne un dynamisme sans précédent. Certes, à l’origine. de ce dynamisme, il y a des recherches anciennes entreprises par Robert Boutruche, Charles Higounet, Claudio Sanchez-Albornoz et GioacchinoVolpe. Cependant, les acquis apportés par leurs travaux- qui ne sont d’ailleurs sous-estimés- restent de portée limitée dans la mesure ou les chercheurs cités se sont contentés d’extrapoler les résultats des recherches effectuées par les spécialistes des régions du Nord à l’ensemble des régions méditerranéennes.
Si on parle de dynamisme, ce n’est pas seulement parce que les travaux concernant les pays méditerranéens se sont multipliés, mais parce qu’on assiste depuis la publication de la thèse de Pierre Bonnassie en 1975-1976 à un renversement des perspectives d’analyses.
Si certains chercheurs continuent à se demander si les modèles élaborés pour les sociétés du Nord peuvent être vrais pour celles du midi , en revanche, d’autres, et à leurs têtes, Pierre Bonnassie, ont osé poser le problème d’une manière quasi radicale : la féodalité méridionale n’est pas aberrante et s’il est toujours nécessaire de parler de « dégradation » ou « d’inachèvement », il faut les chercher entre Loire et Rhin . En fait, poser le problème ainsi, c’est secouer une tradition très chère aux historiens. Une pareille entreprise ne paraît-elle pas démesurée ? Nous pouvons dire sans la moindre réserve qu’elle a été magistralement réussie. En effet, à travers une étude consacrée à la société catalane du milieu du Xe à la fin du XIe siècle, Pierre .Bonnassie parvient à l’élaboration d’un système d’explication authentique qui nous présente une féodalité originale.
Pour réussir cette entreprise, l’auteur avait à sa disposition une masse documentaire considérable : quelques quinze mille documents relatifs aux Xe et XIe siècles catalans, comprenant des cartulaires, des chartes privées, des archives de familles…
Le cadre chronologique choisi est très révélateur. Il n’est pas marqué seulement par un certain aménagement des rapports sociaux. Mais, il est marqué aussi par la fin d’une léthargie économique et le début d’un processus de croissance. Le modèle que nous livre Pierre .Bonnassie se propose d’étudier conjointement ce « take-off » et la genèse et l’évolution des liens féodo-vassaliques.
Si en Mâconnais, la féodalité a été le produit de la dissolution du pouvoir public comme le souligne avec force Georges Duby , en Catalogne, celle-ci est issue d’une crise sociale aigüe suscitée par une croissance économique.

1- Fin de la léthargie et début d’un processus de croissance économique :

Jusqu’aux alentours de l’année 950, la Catalogne a offert le visage d’une société où la continuité est le trait dominant.
Dans la zone montagnarde comme dans le bas pays, la permanence du régime politique, des structures sociales et économiques est frappante : l’autorité est entre les mains du comte qui veille à maintenir la paix et le respect des institutions publiques. La noblesse faible et peu nombreuse, est toujours liée au service du comte. La montagne maintient sa place de choix en tant que centre d’animation économique et de décision politique. Le peuplement et la conquête des sols sont les seuls signes de changement. Cependant, sous ce dynamisme des pionniers catalans, se dissimule la continuité du peuplement. A quoi est due cette continuité des conditions d’existence ?
Pierre Bonnassie semble l’accorder à la présence, à proximité de la Catalogne, de l’immense Etat musulman. A l’évidence, la gravité de cette présence a joué un rôle fondamental dans l’histoire catalane. La permanence du danger a consolidé l’autorité comtale au moment où la paix, aux frontières des autres comtés occidentaux, a pu offrir des temps propices à la mise en place des structures féodales. De même, l’existence de zones frontalières a été avantageuse pour les colons qui n’ont pas hésité à s’y installer. Ceci les a amené à soutenir fermement l’autorité comtale qui a évité, pour sa part, qu’ils ne tombent sous la main-mise de l’aristocratie.
Pierre .Bonnassie constate, toutefois, que cet équilibre de la société catalane s’avère précaire. En effet, passée l’année 950, la Catalogne va offrir un nouveau visage. Ce comté qui jusque vers 950 vivait replié sur lui-même, va désormais s’ouvrir au reste du monde. Des délégations sont envoyées à Rome et à Cordoue. L’église catalane se rapproche de plus en plus de Rome. Les pèlerinages se multiplient vers les églises du Languedoc et vers Rome. Si la Castille a profité de la défaillance du califat de Cordoue pour se lancer dans le mouvement de Reconquista, la Catalogne, au contraire, a tenté de nouer avec les autorités de Cordoue des relations pacifiques. Cette politique de bon voisinage a été fructueuse pour les catalans, puisque les belligérants musulmans ont recruté un grand nombre d’entre eux en tant que mercenaires. D’où l’entrée d’une grande masse de dinars en Catalogne.
L’auteur ne tarde pas à nous mettre en garde contre toute interprétation erronée des effets de l’afflux d’or musulman.
L’entrée de l’or musulman qui s’observe à partir de 980 ne peut en aucune manière être retenue, selon lui, comme le seul moteur de ‘évolution. Les textes relatifs à l’époque laissent voir que le rythme des échanges s’est accéléré à partir de l’année 940. Ainsi que la pratique du crédit, qui commence à se propager dans toutes les catégories sociales.
Au total, l’or musulman et les opérations de crédit ont donné un coup de fouet à une économie déjà sur la voie de la croissance. En réalité, le crédit, comme le montre Pierre. Bonnassie, ne peut se diffuser et se généraliser que lorsqu’il y a existence de surplus négociables. En Catalogne, ces surplus ont existé aux alentours de l’an mil. La multiplication des marchés ruraux aussi bien qu’urbains est à cet égard un signe révélateur. Elle nous enseigne sur le début de la formation d’un capital commercial qui tire ses origines des richesses que produit la terre .
L’accent est donc mis sur l’essor de la production, et précisément sur l’expansion agricole des Xe- XIIe siècles. A qui, à quoi Pierre Bonnassie attribue-t-il cet essor agricole ?
Le déboisement et l’élargissement de surfaces cultivées sont des manifestations bien connues de cet essor. Dans les contrées septentrionales, comme dans les régions méridionales, elles ont débouché sur une expansion agricole. S’il est impossible, selon Pierre Bonnassie de la mesurer, dans l’état actuel de la recherche, il estime, tout de même, qu’elle « (…) est le résultat d’un labeur acharné » . Le progrès catalan observé entre 950 et 1050 est le produit des souffrances et des efforts investis pendant les époques précédentes. Néanmoins, la société catalane des environs de l’an 1000 ne s’est pas contentée de recueillir cette récolte, elle a contribué aussi à l’accélération du rythme de la croissance en perfectionnant son outillage technique et ses méthodes de culture, d’autant que la sécurité et la paix ont joué un rôle décisif dans ce sens.
Par l’étude de l’essor économique et de ses différentes manifestations : construction et embellissement des églises, des abbayes, croissance de l’habitat urbain, transformation du genre de vie et des mentalités, Pierre. Bonnassie semble admettre que cet essor n’est pas « (…) le produit exclusif d’un miracle de l’or, mais, plus modestement, comme la conséquence de l’apparition de surplus susceptibles d’être négociés » .

2- Crise de la société catalane et constitution des liens de dépendance :

La croissance économique, qui a offert de nouvelles possibilités d’enrichissement et notamment en faveur de l’aristocratie, va provoquer en Catalogne, à partir de 1020, une grave crise sociale. Comment cette crise s’est manifestée et quelle est sa vraie dimension ?
Elle s’est manifestée par des affrontements violents en vue de dominer les terres qui deviennent de plus en plus rentables, et en voie de saturation, d’autant que la frontière s’est stabilisée faisant obstacle à la poursuite de l’expansion territoriale.
Pour l’emporter dans ces affrontements, les châtelains s’efforcent d’entretenir, dans leurs forteresses, des troupes de guerriers professionnelles, et s’en prennent aux monastères et aux paysans alleutiers auxquels ils imposent la seigneurie banale. Il s’agit ici de la mise en place d’un organisme destiné à engranger les fruits de l’effort de la masse paysanne .
Les troubles qui ont sévi en Catalogne et en d’autres régions comme le Milanais et la Normandie ne constituent pas seulement » (…) la manifestation d’une lutte de plus en plus violente pour l’appropriation des fruits de l’essor économique » , mais encore la condition préalable à la généralisation du système féodal, dans la mesure où ces troubles ont débouché » (…) sur une transformation radicale des structures de la société » catalane. C’est dans ce sens, justement, qu’il faut comprendre les rebellions de l’aristocratie catalane qui appuyée par les Castlàns et les caballers et enrichie par les différentes exactions, va s’en prendre au pouvoir comtal.
En Haute Catalogne, les rebelles ont réussi à établir des dominations territoriales autonomes, en raison, d’une part, de la lenteur du rythme de la croissance économique dans cette zone, et d’autre part, de la faiblesse des comtes. Dans la région barcelonaise, par contre, leur assaut est voué à l’échec. Pour expliquer cet échec, Pierre Bonnassie invoque la fortune du comte. Celui-ci avait une richesse supérieure à celle des aristocrates révoltés. Enrichi par les ressources de l’immense domaine public qu’il contrôle, les contributions qu’il perçoit en tant que protecteur de la communauté urbaine de Barcelone, et par l’or musulman qu’il a accumulé, mais aussi fort du soutien des paysans alleutiers qui résistent aux exactions nobiliaires, Raimond Béranger 1er n’a pas seulement résisté à ses adversaires, mais il est sorti victorieux du conflit.
La victoire du comte de Barcelone marque un tournant décisif dans l’évolution des institutions catalanes. En effet, le comte modifie catégoriquement sa politique : d’arbitre suprême entre les intérêts des différentes catégories sociales, il devient un chef de l’aristocratie. Dés lors, les rapports entre les différentes catégories sociales commencent à s’aménager autrement. Ceci amène l’auteur à dire que la société catalane est entrée dans l’âge féodal . Certes, la période des troubles a entraîné la multiplication des liens d’homme à homme ; cependant, le comte est intervenu pour rendre ces liens plus systématiques ; et en le faisant, il a rompu avec l’ancienne organisation.
Au total, à partir des alentours de 1060, une nouvelle ère s’ouvre en Catalogne, le mouvement de féodalisation jusque là spontané et embryonnaire va se cristalliser. A l’ancien noyau aristocratique, s’ajoute une couche nouvelle de milites et de ministériaux. En deux générations, le réseau des dépendances féodo-vassaliques a atteint, en Catalogne, une netteté sans précédent.
Si l’un des traits marquants de la féodalité Latiale, étudiée par Pierre Toubert, réside dans la symbiose entre le fief et les autres modes de tenures préexistants , en Catalogne se sont les « convenientiae » qui constituent le principal trait de la féodalité dans cette région.
Les convenientiae ou tout simplement les conventions féodales « peuvent être définies comme des contrats, par lesquels deux parties s’accordent entre elles, librement et sans intervention d’aucune juridiction publique ou privé, sur la définition d’obligations les liant l’une à l’autre, et en garantissant l’exécution par un engagement solennel » . Ces contrats oraux au début, devenus des pactes écrits à partir des années 1040-1050, revêtent une grande importance aux yeux de Pierre Bonnassie. Non seulement parce qu’ils fournissent un point de repère pour la périodisation du processus de féodalisation de la Catalogne, mais parce qu’ils ont contribué à l’accélération du même processus.
En définitive, à partir de l’année 1050, ces conventions se sont multipliées et sont devenues une donnée fondamentale dans la définition et le renforcement des relations entre les membres de l’aristocratie. Le renforcement de ces relations a permis, à son tour, aux institutions féodo-vassaliques d’atteindre une maturité digne de l’Ile-de-France ou de la Normandie qui passent pour avoir été le « berceau de la féodalité complète ». et c’est dans ce cadre institutionnel que se poursuit la croissance qui va déboucher sur une grande expansion territoriale et économique.

Telle qu’elle est construite, solidement documentée et logiquement agencée, la construction élaborée par Pierre Bonnassie vient, à la suite de celle de Pierre Toubert, ruiner une image qui faisait autorité depuis l’apparition du traité de François-Louis Ganshof . Il ne s’agit pas d’une féodalité « importée » et « incomplète ». « la Catalogne de l’an mil, écrit Pierre Bonnassie, n’est pas une terre féodale (….)et les institutions « féodales » les plus élémentaires sont pratiquement ignorées » .
Dés lors, parler d’un régime importé par la « conquête carolingienne » est un mythe. Le vocabulaire féodal s’est extraordinairement diffusé dans la langue des paysans. « Les mentalités et usages féodaux ont affecté (non seulement les membres de la noblesse mais) l’ensemble de la société » . A cet égard, s’il est nécessaire de maintenir l’épithète « inachevée », il conviendrait, estime Pierre Bonnassie, de chercher cet inachèvement dans la soi-disant terre natale de la féodalité.
On vient de voir dans « la Catalogne », Pierre Bonnassie subordonne le mouvement de féodalisation au processus de développement économique. L’essor de la production a engendré des guerres privées entre les membres de l’aristocratie et des luttes brutales entre l’aristocratie et la paysannerie. Et c’est pour l’appropriation et la distribution des fruits de l’essor agricole que s’est imposée la seigneurie banale, et que se sont tissés les liens de dépendance. L’essor de la production, est une conséquence de l’accroissement des forces productives, extension des surfaces cultivées, croissance de l’économie d’échange, et non le produit exclusif de l’entrée de l’or musulman.
En évoquant ce point, nous ne voulons pas revenir sur une question épineuse : à quoi attribuer cet essor économique ? Est-il le résultat d’une introduction massive du numéraire musulman ? Ou le produit d’un labeur acharné des hommes ? Nous voulons, tout simplement, soulever un autre aspect relatif au processus de féodalisation. C’est celui des rapports entre un système en phase d’évolution et le monde environnant.
Tout en examinant les différentes manifestations de la croissance économique et les mutations de la société catalane, Pierre Bonnassie a toujours mis en rapport la Catalogne avec les puissances environnantes et notamment avec le monde de l’Islam. Sa thèse s’ouvre, d’ailleurs, par un texte relatant l’envoi d’une ambassade à Cordoue par Borel comte de Barcelone. Cependant, il n’a pas poussé l’analyse dans le sens du problème que nous venons d’évoquer. L’intérêt de la question a retenu l’attention de quelques chercheurs et ce à deux reprises. Lors de la réunion de Toulouse (1968) et pendant la seconde réunion qui a eu lieu à Rome en 1978.
A Toulouse, dans une communication intitulée « conséquences de la reconquête et du peuplement sur les institutions féodo-vassaliques de Léon et de Castille », Claudio Sanchez-albornos a souligné les conséquences de la guerre prolongée entre ces deux royaumes et les musulmans de l’Espagne en disant : « (…) qu’au cours des dernières années de l’Espagne wisigothique, la période de paix extérieure et de troubles intérieurs avait favorisé la proto-féodalisation de la société et même de l’Etat, dans le royaume d’Oviedo, par contre la guerre contre les Sarrazins ne put offrir des temps propices à l’accentuation ni même à la continuation du processus féodalisant, qui avait commencé au cours du VIIe siècle. Dans toute lutte où se joue l’indépendance nationale, se concentre dans les mais de ceux qui la dirigent, une somme de pouvoirs que les instances centrales d’un gouvernement obtiennent rarement par temps de paix et de bonace » .
Intervenant à Rome pour discuter le rapport présenté par Pierre Bonnassie, Reyna Pastor De Togneri a estimé quand à elle « (…) que l’on ne peut expliquer la féodalisation de la Péninsule sans considérer, et d’une façon fort privilégié, la « dialectique de la frontière », la dialectique entre la formation sociale chrétienne-féodale et la formation de al-Andalous. Ce féodalisme ibérique se concrétise non seulement en tant que résultat de sa propre dynamique interne, mais aussi en tant que réponse agressive face à l’agressivité de la formation arabe. Ce qui fait que les étapes de cette concrétisation répondent aux deux dynamiques » .
En dépit de cette limite, nous pensons que le modèle élaboré par Pierre Bonnassie présente un immense intérêt sur deux plans au moins. Tout d’abord, il a contribué à modifier profondément la conception que les historiens ont formulée de l’évolution des sociétés méridionales. Ensuite, il ne s’est pas contenté de critiquer les systèmes d’interprétation véhiculés par la plupart des recherches, mais il a ouvert de nouvelles perspectives méthodologiques dans l’étude du système féodal. Et c’est dans ce sens, nous semble-t-il, qu’il faut comprendre le grand écho qu’a rencontré son rapport prononcé devant les médi- évistes réunis à Rome.

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